L’Allemagne par les livres : Les Amnésiques de Géraldine Schwarz !

Gros coup de coeur pour cet ouvrage, un récit incontournable pour qui vit en Allemagne (ou non d’ailleurs).

Profitant de la venue de Géraldine Schwarz, journaliste franco-allemande vivant à Berlin, à l’Institut français de Düsseldorf pour présenter son récit «Les Amnésiques», j’ai fini par me lancer dans la lecture de ce livre qui attendait patiemment son tour sur ma table de nuit.

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Le titre choisi par l’auteure est judicieux pour une œuvre qui évoque, en premier lieu, la question des Mitläufer, ces nombreux Allemands (comme les grands-parents paternels de Géraldine Schwarz) plus ou moins convaincus par le régime nazi, qui ont marché avec le courant et contribué, inconsciemment ou non, au bon fonctionnement du III Reich et au désastre mondial… des Allemands faisant preuve de déni après la guerre, et passant ainsi de Mitläufer à «amnésiques».

Leur attitude avait été celle de la majorité du peuple allemand, une accumulation de petits aveuglements et de petites lâchetés, qui mis bout à bout avaient créé les conditions nécessaires au déroulement de l’un des pires crimes d’Etat organisé que l’humanité a connu.»

 

Des livres sur l’Allemagne j’avoue en avoir lu un certain nombre, motivée par l’histoire mouvementée de mon pays d’accueil et impressionnée par sa capacité à renaître de ses cendres, par la gestion de son lourd passé et son travail remarquable de mémoire.
Des livres dans l’ensemble tous plus intéressants les uns que les autres mais le récit de Géraldine Schwarz m’a particulièrement captivée de par la dimension personnelle apportée au contexte exploré. L’auteure fait une analyse objective des principaux faits historiques du 20ème siècle en partant de sa propre histoire familiale, le tout de façon très didactique et documentée, en faisant preuve d’une grande honnêteté et dans un style extrêmement fluide avec des mots à la portée de tout à chacun.

Ainsi nous parle-t-elle de l’Allemagne avant la guerre, de la montée du nazisme, de la spoliation et du massacre des juifs, du bâclage de la denazification, du miracle économique allemand, de la lutte étudiante des années 60, de la bande à Baader et de la RAF, de l’omerta sur le génocide des juifs puis du réveil des mémoires, des ambiguïtés vis à vis du passé de pays comme l’Italie ou l’Autriche, de la chute du mur, de l’insuffisance du travail mémoriel en Allemagne de l’Est, de l’ouverture des frontières allemandes aux réfugiés en 2015 et de la montée de l’extrême droite avec sa nauséabonde xénophobie décomplexée… 

Bref tant de sujets explorés, illustrés par une batterie de chiffres, d’anecdotes, de citations, d’extraits de textes ou de déclarations, de témoignages, de référence à des films ou des œuvres littéraires ou historiques…

L’auteure n’est pas tendre avec la France dont l’attitude pendant la guerre a loin d’avoir été exemplaire. Un pays qui a entretenu, De Gaulle le premier, le mythe d’une «France résistante», ne représentant pourtant que 2% de la population. Elle nous décrit un pays qui a longtemps occulté le zèle du régime de Vichy en matière de collaboration et l’opportunisme de nombreux Mitläufer profitant du harcèlement de la communauté juive pour s’enrichir. C’est sous la présidence Jacques Chirac que la France reconnut enfin, en 1995, que «Vichy c’était aussi la France».

Un sujet largement évoqué dans le récit et non des moindres est celui de l’Omerta sur le génocide des juifs et les étapes de la prise de conscience.
A nous, génération issue de parents nés pendant ou après la guerre, qui n’avons pas connu cette période et vivons pourtant nourris de la mémoire du passé, Géraldine Schwarz explique qu’il aura fallu attendre la diffusion de la série américaine Holocauste en 1978 aux États-Unis et 1979 en Europe. Je me souviens encore très précisément de ces 2 soirées marquantes de mon enfance (avec celles consacrées à la série Racines) où j’eus la permission exceptionnelle de regarder la télévision… puis ce fut le tour en 1985 du film de 10h, Shoah de Claude Lanzmann, de faire sauter le «bouchon du refoulement», de délier les langues et démonter les théories du négationnisme.

Les juifs subirent une spoliation sauvage de leurs biens, discréditant selon Géraldine Schwarz la théorie largement exploitée par les Allemands selon laquelle ceux-ci ne pouvaient que connaître le sort qui les attendait. Son grand-père paternel fera d’ailleurs les frais d’une demande de réparation, envoyée par l’avocat de Julius Löbmann, juif allemand émigré aux états-unis et tentera longtemps d’y échapper.

Cette conduite me semble capitale, car elle discrédite à mon sens l’excuse principale de la génération de cette époque – n’avoir rien su du sort final des juifs : ceux qui achetaient des biens dans cette ambiance de redistribution des fruits d’un pillage digne du Moyen Âge ne se doutait-t-il pas que leurs propriétaires n’allait jamais rentrer, ni être en mesure de les réclamer, parce que mort ou presque ? (page 200)

Car s’il est vrai qu’il était difficile d’imaginer Auschwitz, il était impossible de n’avoir « rien vu, rien entendu » et, pour certains aussi, « rien fait », comme la génération de mes grands-parents a prétendu jusqu’à sa mort. (page 194).

Enfin dans le dernier chapitre intitulé « Les nazis ne meurent jamais », Géraldine Schwarz pose la question, devant certaines démocraties menacées, la montée des extrêmes et la répétition de mécanismes plus de 70 ans après la fin de la guerre : sommes nous entrain de devenir amnésiques ?

 

En un mot je ne peux que vous conseiller ce récit captivant dont la force narrative vous emportera d’une traite jusqu’à la dernière ligne.

Et pour assister à la lecture en français et en allemand, jeudi 17 janvier 2019 à 19h, organisée par l’Institut français de Düsseldorf, en coopération avec le Deutsch-Französischer Kreis, Düsseldorf Accueil et l’Institut Heinrich Heine de Düsseldorf, consultez le site de l’Institut français de Düsseldorf ici (inscription indispensable).

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Géraldine Schwarz, née en 1974 à Strasbourg, est une journaliste et cinéaste franco-allemande vivant à Berlin. Ancienne correspondante de l’AFP, elle collabore entre autres avec Le Monde, Arte et une émission politique de la télévision allemande Deutsche Welle. Elle enquête depuis quelques années dans les archives des services secrets allemands BND et a réalisé plusieurs documentaires pour France Télévisions.
Son roman «Les Amnésiques» (Éditions Flammarion) a reçu le Prix du livre européen 2018.
(texte : Editions Flammarion)

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